Félix NOBLIA - Éleveur : "Pour savoir et comprendre il faut tester, expérimenter, innover"

Dans sa ferme située sur la commune de Bergouey-Viellenave dans les Pyrénées-Atlantiques, Félix Noblia élève pour la viande un troupeau d'Angus et de Blondes d'Aquitaine ainsi que des cochons, cultive des céréales variées et fait du maraîchage. A la ferme de Larrous, on vise le moins d'intrants possible et une grande diversité pour créer des osmoses entre tous les éléments du vivant.

Quand Félix Noblia, après une année de médecine, décide de reprendre la ferme de son oncle, il est confronté à un choix décisif : soit il perpétue le schéma d'une ferme conventionnelle où les investissements vertigineux mettent l'agriculteur en permanence sur le fil du rasoir, "le schéma vers lequel tout le monde est poussé" ; soit il invente un chemin de transition pour limiter le risque. Or non seulement Félix Noblia tient à sa liberté, mais il est fortement sensibilisé aux questions de climat et de biodiversité. Le temps de passer un DUT agro, qui lui donne la capacité agricole, il démarre en agroécologie. "Quand on a un objectif de résilience économique, nécessité fait loi. L'agroécologie est la seule approche possible."  En 2008 pourtant cette approche en est à ses balbutiements, en France. Aujourd'hui, la ferme de Larrous, sur la commune de Bergouey-Viellenave dans les Pyrénées-Atlantiques, élève pour la viande un troupeau d'Angus et de Blondes d'Aquitaine ainsi que des cochons, cultive des céréales variées et fait du maraîchage. Quatre questions à celui qui a fait de sa ferme un modèle d'agroécologie cohérente en invention permanente.

Vous avez conduit votre ferme sur un chemin de transition totale, avec le bio et la régénération des sols. Quelles sont les particularités de votre approche ?

L'agroécologie, c'est l'ensemble des pratiques agricoles qui permettent tout à la fois de stocker le carbone, de conserver la biodiversité, d'économiser les ressources en eau, de préserver la santé humaine et de s'inscrire dans une équation économique équitable. Ça signifie qu'il faut viser le moins d'intrants possible et une grande diversité pour créer des osmoses entre tous les éléments du vivant. A la ferme de Larrous, toutes nos activités d'élevage et de culture sont intimement reliées entre elles dans un biotope dynamique. Ainsi le pâturage tournant permet à l'herbe de se reconstituer pour optimiser l'alimentation du bétail ; l'agroforesterie, qui remet l'arbre dans l'élevage, nous permet de tirer partie des symbioses entre la panse du ruminant et les milliers d'espèces et de micro-organismes présents dans les arbres et notamment les bactéries ; de leur côté, les ruminants, via les excréments, enrichissent les surfaces cultivées et facilitent le semis direct, qui est lui-même en agriculture biologique ; le maraîchage et l'élevage de cochons aussi sont complémentaires, sous l'angle notamment du recyclage. C'est tout un écosystème, vertueux, autonome et vivant.

Cet écosystème repose beaucoup sur l'observation et la connaissance ?

Tester, tenter et expérimenter, pour comprendre, savoir et innover : c'est une part importante de mes journées. Connaître les processus fait partie de la stratégie que j'appelle "opportuniste" : je m'adapte aux aléas, le principal étant la météo, et je joue sur les paramètres pilotables, comme par exemple le choix de telle ou telle céréale face à un contexte météo trop sec ou trop humide. Donc il faut tout à la fois planifier et s'adapter. C'est aussi cela la résilience. Ce qui est formidable avec les réseaux sociaux et internet, c'est que les informations circulent très vite entre les fermiers du monde entier qui souhaitent partager leurs retours d'expérience en agroécologie. C'est un énorme progrès. Savez-vous par exemple que le pâturage tournant dynamique, qui a été inventé dans les années 50 par André Voisin, n'a pas été diffusé à l'époque ? On peut le regretter.

"Ce qui est formidable avec les réseaux sociaux et internet, c'est que les informations circulent très vite entre les fermiers du monde entier."

Quel sont les principaux enjeux de la formation agricole ?

Pour n'en citer que deux : il faut apprendre à l'élève à apprendre et penser par lui-même, à se poser des questions. Chaque ferme a son propre équilibre en fonction de son contexte pédoclimatique, de ses marchés et de son environnement. Là aussi l'échange d'information avec des pairs est essentiel. En ce moment j'explore la technique du strip-till, venue des USA, qui consiste à faire du semis direct sur les bandes de dix centimètres. Prochainement je vais faire venir une unité de boulangerie sur ma ferme, qui fera la farine et le pain pour une vente en circuit court. Il faut se réinventer chaque jour. Ajoutons à cela que la formation des prochains agriculteurs doit intégrer leur mission dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la biodiversité. L'élevage bien pensé, le pâturage tournant et les techniques de cultures agroécologiques permettent de stocker du carbone. Nous avons un rôle clé à jouer.

Que diriez-vous à des jeunes qui envisagent d'aller vers l'agriculture ?

Qu'il leur faut absolument bien étudier leur projet, le valider, le concevoir pour un maximum de résilience et d'autonomie. C'est ce que j'appelle "dérisquer le système". C'est comme le saut à l'élastique. On sécurise. Puis, quand il faut y aller, on saute. C'est une belle aventure.

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