Marc-André Selosse - Biologiste du Muséum national d’histoire naturelle : « Laisser une terre vivable pour les générations suivantes »

Le biologiste du Muséum national d’histoire naturelle, auteur de « L’Origine du monde » (Actes Sud), vulgarise un écosystème largement ignoré : le sol. Pour nous amener aussi à changer des pratiques souvent dommageables.

Pourquoi connaît-on si peu les sols ?

Parce qu’on ne fait pas assez de biologie quand on est petit ! La formation est déficitaire en France : un cursus collège-lycée représente 700 heures de maths mais 240 heures de SVT. Il y a aussi des causes particulières : d’abord le sol n’est pas transparent. Ensuite, quand bien même il le serait, ses constituants comme les argiles ou les limons sont très petits. Le monde microbien qui l’habite, le plus abondant dans les sols, n’est pas non plus visible. Enfin, il reste un problème culturel : dans le sol, on enterre nos cadavres, on jette nos ordures ! C’est dommage parce que cela mutile notre relation à ce qui nous nourrit et dont la durabilité est un des points cruciaux du maintien d’une terre vivable pour les générations suivantes.

Le sol est pourtant déterminant, écrivez-vous…

Si j’ai titré mon livre « L’origine du monde », c’est bien qu’il est à l’origine du monde tel que nous le connaissons. Dans ses grandes fonctions, le sol est producteur de gaz à effet de serre, de Co2, de méthane et de protoxyde d’azote quand il est inondé. En remettant de la matière organique dans les sols agricoles qui en sont très privés, on contribuera à lutter contre l’effet de serre. Après son influence sur le climat, il y a le cycle de l’eau : le sol est une gigantesque éponge, ce qui permet aux plantes de se nourrir, et pour notre plus grande chance, des sols stockent de l’eau que nous consommons ensuite. La fertilité des océans provient des nutriments dont les fleuves sont chargés. Tout cela pour nourrir l’humanité et pour que cela dure.

Comment les sols agricoles sont-ils traités selon vous ?

Un certain nombre de pratiques avait une utilité de court terme. Elles ont permis de sortir l’humanité de la récurrence de famines. Mais le labour, par exemple, a des conséquences sur la croissance des racines, la présence de matière organique qui retient les morceaux du sol entre eux : quand le sol se retrouve nu, vous augmentez l’érosion ; à long terme, on va dans le mur. Les pesticides sont moins impactants que le labour pour la vie du sol mais tout de même : le glyphosate est toxique pour les vers de terre et leurs œufs, pour les mycorhizes, ces associations vitales entre les racines et les champignons. Pour compenser, les pesticides appellent les engrais, minéraux et non plus organiques comme le fumier, qu’on va retrouver dans les eaux douces et qui vont provoquer ces proliférations d’algues. La plante se nourrit alors des engrais et perd le champignon qui la protège, d’où le besoin de plus de pesticides. Les pesticides appellent les engrais qui appellent les pesticides ! Cette logique a nourri l’humanité mais elle pose des problèmes environnementaux et de santé publique. Il faut étudier les voies alternatives comme celle de l’agroécologie.

Pourquoi est-ce une piste à privilégier ?

L’agroécologie est prodigieuse parce qu’elle propose des routines que l’on peut réintroduire dans les écosystèmes existants : la fertilisation organique, qui va apporter de la fertilité mais aussi stocker du carbone dans les sols, ou l’agriculture sous couvert qui est une façon de restituer sa vie au sol. L’agroforesterie, qui va de la haie à l’introduction d’arbres dans les cultures, a de très intéressantes perspectives aussi. Toutes ces pratiques ne sont pas encore répandues et nous n’avons pas encore les itinéraires techniques pour les appliquer partout. C’est aux chercheurs, aux décideurs qui financent la recherche, aux agriculteurs de délimiter quoi faire et où, sur quels types de cultures. Nous le devons aux générations suivantes.

. L’Origine du Monde, Actes Sud, 480 pages, 24€, 2021

. Sous Terre, avec Mathieu Burniat, Dargaud, 176 pages, 19€, 2021

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