Damien LECUIR - Agriculteur et fondateur de GEM'AGRI : "Faire le lien entre la fourche et la fourchette"

Le renouvellement des générations est un enjeu crucial. Reprendre une ferme pour l'instant c'est très compliqué. Il faut assurer le retour sur investissement des repreneurs et ça passe par des fermes plus résilientes. Il faut que nous, agriculteurs, retrouvions une maîtrise de nos décisions économiques. Des fermes plus résilientes, c'est aussi un levier de la souveraineté alimentaire.

Enfant, en vacances à la ferme  chez ses grands-parents, Damien Lecuir est persuadé qu'agriculteur sera son métier. Il s'engage donc dans des études agricoles, et, avec son BTS productions animales en poche, en 1996, il a le projet de diriger une exploitation. Mais ses parents n'étant pas agriculteurs eux-mêmes, la reprise d'une ferme familiale apparaît impossible. Ce sera donc à la ferme du lycée agricole du Robillard, à Saint-Pierre-sur-Dives, qu'il fera ses premiers apprentissages. A la suite de cette formation, il choisit de poursuivre à l'ENITA de Clermont-Ferrand, puis à l'ENSA de Rennes d'où il sort en 2003 ingénieur agronome du ministère de l'agriculture, avec, toujours chevillée au corps, l'envie de devenir entrepreneur agricole. Mais l'obstacle de la reprise ressurgit. Qu'à cela ne tienne, Damien Lecuir est recruté par la Bergerie Nationale de Rambouillet pour en diriger l'exploitation agricole et son équipe de vingt-cinq salariés. L'expérience de manager agricole, passionnante, dure deux ans, le temps pour Damien Lecuir de trouver, enfin, une ferme. C'est avec un associé, en 2006, près de Bayeux, que son souhait se concrétise, avec un élevage laitier. Damien Lecuir nourrit dès cet instant la conviction que, comme n'importe quel entrepreneur, il doit adapter en permanence son exploitation et ses activités aux évolutions des techniques et des métiers agricoles ainsi qu'aux mutations des marchés. La résilience revient souvent dans la bouche de Damien Lecuir et ce n'est pas un vain mot. La prise en compte de la demande sociétale pour une agriculture plus durable, le besoin de maîtriser ses choix économiques et la reconquête d'une certaine autonomie deviennent à ses yeux les facteurs déterminants de la vie d'une ferme. En 2011, Damien et son associé diversifient leur activité en créant une Entreprise de Travaux Agricoles, persuadés que le travail à façon est une des solutions pour sécuriser les investissements ; puis en 2017, dupliquant la formule de l'intérim au monde agricole, il ajoute à sa palette d'activités un groupement d'employeurs. Enfin l'an dernier, les deux associés ont fondé GEM' Agri, qui propose aux agriculteurs une palette de conseils indispensables à la gestion d’une ferme. En parallèle, animé par la volonté que les agriculteurs retrouvent la maîtrise de leurs choix économiques, il devient président de l'Organisation des Producteurs Danone du bassin laitier. Il va ainsi participer aux négociations qui aboutiront à ce que les coûts de production soient intégrés au prix du litre de lait, quelques années avant la loi Egalim. Rencontre avec un agriculteur disruptif qui accompagne le projet élevage et rejoint l'équipe des formateurs d'HECTAR.

Qu'est-ce qui vous a amené à HECTAR ?

C'est une histoire de rencontre avec une équipe composée de personnes qui ont des parcours différents, parfois totalement extérieurs au monde agricole, mais, toutes, ont la culture de l'innovation et de l'entreprenariat, avec la volonté d'une agriculture plus durable et plus résiliente. Ajoutez à cela qu'HECTAR entend contribuer à rebâtir des passerelles entre, d'un côté, le monde agricole, et de l'autre, la société qui s'est éloignée au fil du temps de l'alimentaire et du vivant. Je me réjouis de participer à un projet qui fasse le lien "de la fourche à la fourchette, de l'étable à l'étal."

Vous avez notamment accompagné le projet de La Laiterie des Godets. Quelles ont été les grandes orientations ?

L'idée de redonner sa vocation laitière au site, qui est propice à la production laitière, était une évidence, notamment pour répondre au souhait de remettre la préservation des sols au cœur du système et d’apporter de la résilience à l’exploitation. Pour tirer au mieux parti des conditions pédoclimatiques, nous avons décidé d'y mettre un troupeau de soixante Normandes et une laiterie, de miser sur la complémentarité avec les grandes cultures, et de fabriquer des produits laitiers sur place, la proximité avec Paris offrant des débouchés. Nous voulions démontrer qu'à cette échelle, on peut remettre de l’élevage tout en conservant la maîtrise de ses investissements. L’élevage et la transformation permettent d’amortir les fluctuations des marchés et d’affronter les aléas climatiques et sanitaires en apportant plus de résilience."

"Rebâtir des passerelles entre, d'un côté, le monde agricole, et de l'autre, la société qui s'est éloignée au fil du temps de l'alimentaire et du vivant".

Sur quels points la ferme des Godets est-elle pilote ?

Une approche low cost et low tech, avec des équipements simples, avec des investissements minimum et une dimension humaine pour amorcer un cercle vertueux. Par ailleurs, nous allons pratiquer la monotraite pour respecter les rythmes de vie familiaux. Il faut que ce métier donne envie à la jeune génération extérieure au monde agricole, et ne soit pas considéré comme un sacrifice de la vie de famille. Nous faisons aussi le choix de maximiser le pâturage pour le bien-être animal. Une vache c'est un herbivore, elle préfère brouter dans le pré que de manger du soja brésilien dans un hangar.

Quels sont les enjeux de la formation sur la filière laitière ?

Former à la fois les vachers/herbagers/salariés et les éleveurs/pâtureurs/entrepreneurs pour développer le binôme sur les exploitations. Nous avons grand besoin de former des éleveurs et des transformateurs du lait.

Quels sont les enjeux de la filière laitière ?

La pyramide des âges est telle que le renouvellement des générations est un enjeu crucial. Reprendre une ferme pour l'instant c'est très compliqué en dehors de la transmission d'une ferme familiale. Donc il faut assurer le retour sur investissement des repreneurs et ça passe notamment par des fermes plus résilientes, plus autonomes, à dimension humaine. Il faut que nous, agriculteurs, retrouvions une maîtrise de nos décisions économiques, pour ne pas nous voir dicter les tarifs par les marchés internationaux. Par exemple sur la laiterie des Godets nous avons un objectif d'autonomie protéique pour ne pas dépendre d'intrants. Cependant, l'enjeu c'est aussi l'autonomie à l'échelle du pays. On a vu avec la crise du Covid que la sécurité des approvisionnements alimentaires n'est pas garantie. Des fermes plus résilientes, c'est un levier pour retrouver une certaine souveraineté alimentaire. Notre métier c'est de nourrir la population."

Que diriez-vous à des jeunes intéressés par l'agriculture ?

Soyez audacieux et optimistes.

Article(s) associé(s)