Inès BURRUS - Burrus Development "Comment rendre l'agriculture attractive auprès des jeunes dans les zones rurales ?"

Pour que l'agriculture attire les jeunes générations, il faut réinventer la création et la distribution de valeur.

Entre son Bachelor en biologie, obtenu à l'Université de Genève, et son doctorat en Sciences Économiques passé en 2021 au sein du département Stratégie, Globalisation et Société de HEC Lausanne, Inès Burrus a étudié de nombreux modèles agricoles. Tout est parti d'un stage dans un centre de formation à l'agroécologie et à la permaculture dans le Nordeste du Brésil pour un Master en gestion durable des ressources naturelles. C'est là qu'elle voit concrètement les liens entre agriculture, gestion pérenne des ressources et développement économique. De retour en Europe elle décroche son premier poste en agriculture durable chez Nestlé. Sa mission au sein du groupe agroalimentaire consiste à élaborer des stratégies de développement rural destinées à sécuriser les supply chains du cacao, du manioc et du café auprès des producteurs. En Côte d'Ivoire, puis au Viêtnam, elle collecte des données sur le terrain, analyse les besoins des petits producteurs, et identifie des pistes pour y répondre. Avec l'envie d'approfondir ces questions elle entreprend ensuite un doctorat, sponsorisé par trois multinationales. Ce qui va l'emmener à nouveau en Amérique du Sud car c'est au Brésil et au Paraguay qu'elle va collecter des données pour sa thèse. Quatre questions à une chercheuse qui a observé les agriculteurs de quatre continents.

Quel est le thème de votre thèse ?

Ma thèse porte sur une préoccupation partagée par les trois groupes qui ont sponsorisé mon doctorat : Comment rendre l'agriculture attractive auprès des jeunes dans les zones rurales ? Ces entreprises sont en effet confrontées au défi de l'exode rural qui impacte leur approvisionnement en matières premières : les jeunes ruraux partent s'installer en ville où leur rêve est d'avoir un revenu stable. Or, le tissu de petits producteurs est crucial pour les groupes agroalimentaires qui ont besoin de sécuriser leur supply chain. C'est au Brésil et au Paraguay que j'ai collecté des données. Mon objectif était donc de comprendre pourquoi les jeunes quittent les zones rurales, et proposer des solutions.

Comment avez-vous procédé ?

Il fallait d'abord comprendre comment les jeunes ruraux choisissent leur trajectoire de vie. Auprès de cette population, j'ai donc collecté des données sur les mécaniques de la prise de décision et les tensions identitaires qui sont les moteurs de changement de trajectoires. À partir de là, j'ai bâti une typologie de trajectoires individuelles, au sein de laquelle on peut citer schématiquement les principales : l'individu rompt avec la ruralité car il la rejette ou parce qu'il a trouvé une autre trajectoire d'accomplissement ; l'individu reste dans l'agriculture car il est satisfait ou alors parce qu'il a réussi à changer ses conditions de vie (entrepreneuriat, innovation, diversification...) ; finalement, l'individu reste dans l'agriculture mais est insatisfait car il y a une incohérence entre ses aspirations personnelles et sa réalité, ce qui génère de la frustration et pose aussi un problème de pérennité. Il faut donc trouver des leviers pour que les jeunes ruraux prennent la relève et vivent en adéquation avec leurs aspirations. 

Quels leviers avez-vous identifiés ?

Pour que l'agriculture soit capable de satisfaire les nouvelles générations des zones rurales il est nécessaire que les perspectives de niveau de vie s'améliorent. Donc il faut agir sur des paramètres économiques, sociaux et environnementaux : l'accès à la terre et au financement, le pouvoir de négociation et les rapports de force commerciaux... Pour les grands groupes agroalimentaires, cela peut passer par un changement des pratiques d'achat, par exemple par des contrats de long terme pour donner de la visibilité aux producteurs ; assurer un revenu décent aux producteurs en ne se focalisant pas uniquement sur les prix des marchés mondiaux mais en prenant en compte les coûts de production ; cela peut aussi nécessiter de rééquilibrer la répartition de la valeur ajoutée, donner la vraie valeur au produit final en intégrant les externalités environnementales et sociales. Prenons l'exemple du risque climatique : pourquoi doit-il peser uniquement sur le producteur de matières premières ? Surtout dans un contexte où les incertitudes climatiques se multiplient. Tout l'enjeu pour que les jeunes ruraux deviennent agriculteurs, c'est que le producteur retrouve la maîtrise de son destin économique. Bref, il faut transformer des business models qui ont été élaborés à une époque différente de la nôtre, ce qui passe par un changement radical de nature institutionnelle.

Et du côté des agriculteurs quels sont les leviers ?

Ma préconisation c'est de revoir le modèle de répartition de la valeur ajoutée sur toute la supply chain. Ceci étant dit, si l’on doit raisonner à modèle constant, il y a quelques leviers pour retrouver une certaine pérennité financière : l'agroécologie qui contribue à la résilience économique, l'accès direct au consommateur pour mieux valoriser les productions et pour appliquer la transparence sur la détermination des prix et la traçabilité, la solidarité entre agriculteurs, à travers des réseaux d'entraide et de partage de connaissances... La formation a un rôle crucial à jouer pour susciter les vocations et sélectionner les profils. Il faut aussi bien rester ancré dans le réel et éviter les effets de mode. C'est pourquoi je préconise des outils où, via l'immersion ou des formules d'apprentissage, les jeunes sont confrontés à la réalité de l'agriculture. Même l'école a un rôle à jouer pour que les enfants se reconnectent avec le vivant. Mais, encore une fois, pour que l'agriculture devienne une perspective attractive auprès des jeunes générations et que cette profession soit une fierté, il faut pouvoir en vivre dignement. Pour cela la création et la distribution de valeur doivent être réinventées.


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